Souleymane Bachir Diagne : « Un véritable projet fédéraliste ne peut se réaliser qu’entre nations démocratiques »

 

SOULEYMANE BACHIR DIAGNE©Malick MBOW
SOULEYMANE BACHIR DIAGNE©Malick MBOW

Annoncée lors du sommet de Montpellier en 2021, la Fondation de l’innovation pour la démocratie a été lancée le 8 octobre dernier à Johannesburg. Une nécessité pour restituer aux idéaux comme celui du panafricanisme leur signification, selon son président.

Mis à jour le 23 octobre 2022 à 16:27
Souleymane Bachir Diagne

Par Souleymane Bachir Diagne

Philosophe sénégalais, professeur de langue française et directeur de l’Institut d’études africaines à l’Université Columbia, New York

Achille Mbembe, lors du lancement de la Fondation de l’innovation pour la démocratie à Johannesburg, le 7 octobre 2022. © DR

La Fondation de l’innovation pour la démocratie est née en tant qu’association africaine, en Afrique du Sud, selon le droit de ce pays, et le conseil d’administration dont elle s’est dotée m’a fait l’honneur de m’élire président. Sa mission, comme le dit la toute première phrase du préambule de sa Constitution, est d’être pour la démocratie en Afrique [1]. Qu’est-ce à dire ?

Loin de l’illusion lyrique

L’urgence, aujourd’hui, d’être pour la démocratie en Afrique n’est pas autre que celle d’être pour la démocratie dans le monde, en général. Il ne s’agit pas d’apporter la démocratie à ce continent, mais d’accompagner la puissance d’invention démocratique qu’elle porte, en pensant sa situation comme partie et reflet de celle où se trouve le monde. Cette situation nous commande de nous aviser que la démocratie est mortelle, et d’agir en conséquence.

 

 

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Nous sommes loin de l’immédiat après-1989, l’année de la chute du mur de Berlin. Loin dans le temps mais, surtout, bien loin de l’illusion lyrique qui avait pu faire croire que le monde se dirigeait irrésistiblement vers un avenir démocratique même si, ici où là, il restait du chemin à faire.

Il y avait bien sûr des raisons d’espérer partout, et sur le continent africain en particulier : les Conférences nationales qui donnèrent naissance à d’heureuses transitions démocratiques portaient une promesse qui fut célébrée par le philosophe Fabien Eboussi-Boulaga comme une « affaire à suivre ».[2]

Déclin démocratique

Et aujourd’hui ? Voici comment Varieties of Democracy, le fameux institut indépendant américain V-Dem qui étudie les évolutions de la démocratie partout dans le monde, s’exprime dans son rapport annuel 2022 : « Comme beaucoup d’autres observateurs dans le monde, nous sommes profondément préoccupés par le déclin de la démocratie. »

Déclin… Dans bien des vieilles démocraties, des partis dont la généalogie et la rhétorique plongent leurs racines dans des traditions fascistes, se voient solidement installés dans les Parlements ou portés au pouvoir par les urnes. Des pouvoirs illibéraux ou simplement autoritaires montrent le peu de cas qu’ils font des principes et des institutions démocratiques, et affichent leur certitude d’avoir raison contre l’idéal que ces principes traduisent.

Crise de l’initiative

L’Afrique de l’Ouest, quant à elle, vit des coups d’État militaires qui représentent un retour à une époque que l’on pensait révolue. L’adhésion que ces partis, ces régimes suscitent, le succès des populismes, surtout auprès des jeunesses, est le signe le plus alarmant de ce déclin qui préoccupe l’institut V-Dem. Le désenchantement démocratique illustre cette crise que Césaire considérait comme la pire de toutes : la crise de l’initiative.

Promouvoir la démocratie en Afrique consistera à opposer au scepticisme et au désenchantement la volonté d’initiative et  l’ouverture continue des possibilités. Il s’agira de redonner du sens et de restituer aux idéaux comme celui du panafricanisme leur signification.

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On le sait, l’idéal panafricain est d’abord né dans le monde dit « nouveau » comme la volonté et le désir de la diaspora africaine de s’incorporer au devenir du continent et au mouvement de son émancipation. Lorsqu’au congrès de Manchester de 1945 – le dernier à se tenir hors d’Afrique –, le témoin a été symboliquement passé à Kwame Nkrumah, le projet, inlassablement poursuivi par le premier président du Ghana, est devenu aussi celui de continentaliser la volonté de construire les États-Unis d’Afrique du Caire au Cap, de Dakar à Djibouti.

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Poursuivre ces buts reste la tâche d’aujourd’hui, et elle s’accomplira dans la démocratie. Un projet d’union, un véritable projet fédéraliste au niveau régional ou continental, ne peut se réaliser qu’entre des nations démocratiques en mesure de se donner des institutions communes qui les obligent. Parmi les critères de convergence sur lesquels s’édifient aujourd’hui les ensembles régionaux africains, le plus important demeure la convergence démocratique.

Remonter la pente

Contre le déclin, rappeler que la démocratie est synonyme de possibilités est une urgence. Certes, il faut retenir l’avertissement contenu dans le mot de Winston Churchill selon lequel il s’agit du pire des régimes à l’exclusion de tous les autres. Mais il faut entendre par là que la démocratie n’est pas la promesse de lendemains qui chantent, et qu’elle ne porte pas par elle-même, immédiatement, la sécurité et le développement. Elle est un travail continu pour construire et parfaire la société ouverte dont la cité humaine est l’horizon. Voilà pourquoi elle a pour elle la force de regarder vers l’avenir, de croire que le monde va vers sa jeunesse, et ainsi de toujours remonter la pente du déclin.

Sur le point de visée de la cité humaine, l’Afrique du Sud de Nelson Mandela et de Desmond Tutu a donné au monde la leçon que porte le concept d’ubuntu : réaliser ensemble notre commune humanité. Il indique l’esprit dans lequel nous célébrons aujourd’hui le lancement de la Fondation de l’innovation pour la démocratie.

[1] Ce texte est une traduction augmentée de l’allocution en anglais que j’ai donnée le 6 octobre pour le lancement de la Fondation de l’innovation pour la démocratie.
[2] F. Eboussi-Boulaga, Les conférences nationales en Afrique noire. Une affaire à suivre, Paris, Karthala, 1993.

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