Le sexe à l’Ancien Régime: « Embrasser une femme mariée est passible de décapitation »

 

Dominique Simonnet © Malick MBOW
Dominique Simonnet © Malick MBOW

A la Renaissance, l’Eglise et l’Etat œuvrent main dans la main pour réprimer sexe et plaisir charnel. Mais les classes populaires parviennent à s’émanciper malgré tout. Pour le moderniste Jacques Solé, « les paysans ont inauguré le mariage d’amour ». Entretien.

Vous avez dit Renaissance? Ce ne fut certes pas celle de l’amour. Ni celle du plaisir. De 1500 à 1789, l’Eglise et l’Etat collaborent pour imposer un ordre moral sans égal, tout en laissant les Don Juan, Casanova et autres marquis peu divins en profiter en coulisses. On juge la sexualité abjecte, sale, comme un flirt avec le diable. On s’habille jusqu’au col pour se mettre au lit, on se languit et on pleure…

 

Roméo et Juliette meurent de leur passion impossible, et Bérénice se sacrifie au nom d’intérêts supérieurs. Pourtant, dans les campagnes, raconte l’historien Jacques Solé, s’esquisse entre les hommes et les femmes une promesse de changement, comme une autre et discrète renaissance… 

L’amour et la sexualité, réprimés par la nouvelle morale chrétienne, sortent plutôt mal en point du long Moyen Age, . On aimerait penser que les trois siècles dits « modernes », de la Renaissance à la Révolution, où brillent Shakespeare, Rembrandt, Molière, Racine, aient été un peu plus tendres, plus sensuels…

Jacques Solé: Il faut se méfier de la mythologie libérale de la Renaissance, très excessive. Sur certains aspects, le XVIe siècle reste encore médiéval: durant cette période règne toujours le mariage chrétien du Moyen Age, fondé sur le consentement mutuel des conjoints. Mais il va se produire un mouvement contradictoire: d’une part, la Réforme et la Contre-Réforme, aidées par l’Etat absolutiste, vont tout mettre en oeuvre pour réprimer l’amour et la sexualité; d’autre part, de manière spontanée, les individus vont engager une lente transformation pour développer une nouvelle liberté sentimentale.

Comme toujours, il faut faire la distinction entre la morale affichée et la manière dont on la suit. Dans les textes de l’époque, le mariage n’est pas le lieu de la passion ni du plaisir. Dans la réalité, l’amour se vit de manière fondamentalement différente selon que l’on appartient à la classe populaire, essentiellement paysanne, ou à la classe aristocratique. Pour les sentiments et la sexualité, il y a véritablement deux mondes.

En quoi ces deux mondes se distinguent-ils?

Chez les riches, les filles continuent de se marier jeunes, comme Juliette épousée à moins de 15 ans par son Roméo. Il arrive ainsi qu’une femme enfante 20 fois. L’aristocratie européenne conservera longtemps ce monopole de la consommation de chair fraîche, au profit des hommes, bien sûr. En 1730, Silvia, le personnage de Marivaux dans Le Jeu de l’amour et du hasard, protestera encore contre ces mariages de convenance qui méprisent les sentiments. Mais le phénomène majeur de cette période est ailleurs, dans les classes populaires: à partir de 1550, un peu partout en Europe occidentale, le mariage devient de plus en plus tardif. Dans le diocèse de Canterbury, au début du XVIIe siècle, on se marie en moyenne vers 26 ans pour les hommes, et 24 ans pour les femmes. Donc, contrairement à ce que l’on a longtemps cru, à un âge proche de celui du mariage d’aujourd’hui!

Pourquoi les gens du peuple se marient-ils si tardivement?

Le mariage d’autrefois, a-t-on dit, était justifié par l’intérêt. Certes, mais à condition qu’il y ait des… intérêts! Chez les pauvres, on possède peu de biens. Pour se marier, on attend donc d’avoir un petit lopin de terre, une qualification professionnelle. Souvent la femme va se louer à la ville comme servante et économise sou après sou, parfois pendant dix années, avant de se lier. Le couple paysan acquiert ainsi une autonomie économique. Ce qui a une conséquence majeure: le rôle de la femme est valorisé, les conjoints sont plus mûrs, ils se rencontrent dans un esprit d’équilibre, d’égalité, et l’affectivité a désormais sa place dans la formation du lien conjugal. Ce fut l’un des grands changements de ce temps: les paysans ont inauguré le mariage d’amour! Dans ce progrès de l’affectivité, les classes supérieures suivront lentement.

Malgré les réticences de l’Eglise à cet égard?

Il s’agit d’un amour emprisonné, c’est vrai, que durcissent encore les Réformes. Les maîtres à penser du moment, les théologiens, les médecins, les juristes, tiennent le même discours: le mariage a pour seul but la procréation, qui doit apporter de nouveaux éléments à la société. Mais les individus expriment une aspiration très forte à vivre leurs amours. On voit là une contradiction majeure entre l’individu et la société, dont le théâtre de Molière est le témoin: son grand thème, c’est la relation difficile entre les parents et les enfants, qui veulent avoir le droit de se marier librement. Les archives de la juridiction de Troyes du XVIe siècle que j’ai étudiées sont remplies d’anecdotes de ce genre.

Mais, là encore, il est seulement question de sentiment. Toujours pas de plaisir!

Absolument. Si l’Eglise fait une concession sur le mariage d’amour, elle n’en fait certainement pas pour le plaisir charnel. Qu’il soit hors mariage ou dans le mariage, il est sévèrement condamné. L’ordre sexuel règne plus que jamais! A cette époque, les chantres des Eglises chrétiennes sont véritablement obsédés par la répression de la sexualité. Le mariage tardif, c’est aussi le triomphe de l’ascétisme! Comme l’a raconté Jacques Le Goff, l’Eglise du Moyen Age a assimilé la sexualité au péché originel.

Certes, le christianisme a passé un compromis avec la société et accepté la procréation dans le cadre conjugal. Mais c’est un pis-aller. La virginité, considérée comme supérieure au mariage, est exaltée, et une conduite chaste est prônée. Les Réformes serrent encore la vis. Elles veulent opérer un retour aux sources, à la pureté des premiers temps chrétiens. Pas de relations sexuelles avant le mariage, pas de violations du mariage! Les époux ne doivent pas s’aimer comme des amants! Interdiction de dormir nu! On reprend les principes noirs et tristes de saint Augustin.

La répression sexuelle est également le fait de l’Etat.

Tout à fait. L’Etat bureaucratique qu’invente l’Ancien Régime occidental veut imposer une discipline sexuelle comme il impose une fiscalité. Il agit en bras séculier de la morale religieuse. Au XVIe siècle, en Italie, on punit l’adultère de prison, ce qu’on ne faisait pas au Moyen Age. On fouette les femmes coupables, ou on les tond, on condamne à mort le détournement de mineur; et quiconque donne un baiser à une femme mariée ou à une veuve est passible d’un châtiment corporel qui peut aller, dans la cité de Fermo en 1589, jusqu’à la décapitation.

« L’homme trouve sa jouissance au plus vite, sans se soucier de son épouse »

En France, en 1556, un édit d’Henri II exige que toutes les filles enceintes fassent une déclaration publique de grossesse… Dans l’Angleterre de Cromwell, on condamnera encore à mort les femmes adultères (pas les hommes, bien sûr). La répression ira ainsi croissant de la Renaissance à la Révolution. Et elle réussira, car la morale conjugale finira par être intériorisée dans les esprits, même chez ceux que l’enseignement de l’Eglise n’atteint pas. Il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour que les mentalités commencent à changer.

On imagine que les jeunes amoureux de l’an 1600 n’intériorisent pas tous cette morale redoutable et qu’ils cherchent à la contourner…

Là encore, cela dépend des classes sociales. Dans les campagnes, hommes et femmes dorment dans le même lit, se baignent nus ensemble. On se touche, on badine dans les prés et les étables, on se découvre dans les veillées… Partout, on vit des expériences préconjugales en se contrôlant. On se caresse avant de s’épouser. Ou on s’épouse parce que l’on s’est caressé. La mariée est souvent une fille enceinte que le groupe de jeunes conduit à l’autel. Ensuite, il peut y avoir des mésententes, des brutalités, et les prêtres, qui se méfient des revendications de liberté des femmes, excusent les colères des maris.

Dans les campagnes de 1500, par exemple, nombre de viols collectifs se produisaient. Mais il y avait aussi des mariages heureux, et plus de libertés dans la négociation ainsi que dans la violation du mariage chez les paysans que chez les bourgeois et les aristocrates. Il est simplement difficile d’en trouver la trace. Comme le disait l’un de mes anciens maîtres: « Le problème de l’historien, c’est que l’on garde les livres de comptes et que l’on brûle les lettres d’amour ».

Et pendant ce temps, chez les nobles…

C’est très différent. Garçons et filles sont séparés à partir de 7 ans. Les garçons entrent dans un univers masculin où on sacrifie à des rites initiatiques virils, militaires, ou alors ils reçoivent une formation cléricale; les filles restent avec leur maman. Elles ne sont présentées à leur futur mari que le jour des fiançailles. Quelques visites de convenance, des entretiens compassés, c’est tout. Ce sont deux étrangers qui se lient. Les cas d’incompatibilité dans les couples sont donc très nombreux, et les rapports conjugaux, brutaux.

L’homme trouve sa jouissance au plus vite, sans se soucier de son épouse. Souvent, celle-ci se voit associée à un maniaque ou à un jaloux qui la terrorise. Mme de Maintenon dira vers 1700: « Au lieu de rendre heureux les humains, le mariage rend malheureux plus de deux tiers des gens. » Les seigneurs sont sans doute plus barbares que leurs paysans.

Pour fuir ces misères de la vie conjugale, les nobles vont donc voir ailleurs…

Oui. Comme les mésententes et les frustrations sont grandes, une forme de liberté sexuelle clandestine se développe. Le plaisir, exclu du mariage, même harmonieux, se retrouve parqué dans la prostitution et l’adultère. En pratique, les hommes se débrouillent, en professant une double morale, l’une pour l’extérieur, l’autre pour le foyer. Prenez Montaigne et son admirable chapitre des Essais sur les vers de Virgile, compendium de ce qu’un homme libre pense de l’amour et de la sexualité: il plaide à la fois pour la modération sexuelle dans le mariage, où on ne recherche pas le plaisir, et pour une éthique des relations adultères, dans lesquelles il faut être correct avec sa partenaire.

Pour les femmes, c’est une autre histoire… Il y a celles qui se résignent, et les autres. On connaît les fameuses Historiettes de Tallemant des Réaux, qui a noté, vers 1650, tout ce qui, dans l’élite française, sortait de l’ordinaire: certaines femmes avaient des aventures assez étonnantes… Elles trompaient leur mari. Ouvertement, et à répétition!

 

Certes, mais la vie, à ce moment-là, durait beaucoup moins longtemps. Souvent, la mort faisait office de divorce. Il n’était pas rare d’avoir quatre maris ou épouses. Dans cette société misogyne et inégalitaire, le veuvage plaçait la femme dans une situation exceptionnelle. Si elle avait des biens, elle pouvait se remarier. Ou elle évitait de le faire. Mme de Sévigné, trompée à 25 ans par un mari qui meurt en se battant en duel pour une maîtresse, ne se remariera jamais. Le veuvage, c’est la liberté!

La sexualité, si réprimée, est présente dans la littérature, dans les peintures de nus de l’époque. Là encore, l’art montre l’imaginaire et non la réalité, il exprime ce que l’on aimerait vivre mais ce que l’on ne vit pas.

Exactement. C’est une forme de compensation. Pour moi, la culture est avant tout une illusion, comme le pensait Freud de la religion! Une illusion qui donne Shakespeare et Montaigne, ce qui n’est pas rien! La culture est souvent l’expression d’un désir refoulé, sublimé, et il faut la distinguer de la réalité sociale. Mais les deux interagissent. Bientôt, les amoureux voudront vivre leur passion à la manière des personnages de Racine et de Shakespeare.

L’âge moderne fut une époque cynique, réaliste, peu idéaliste, mais pour laquelle j’ai une certaine faiblesse, car elle possédait quand même en elle une richesse humaine, que symbolise parfaitement l’auteur des Essais. En pleine période de répression, celui-ci essaie de penser cette sexualité si importante et dont personne n’ose parler, il recherche des relations civilisées entre hommes et femmes, qui obéissent non pas aux normes et à l’ordre mais au goût réciproque, dans la bonne conduite et le respect. Tout cela me paraît très moderne, en effet.

C’est en réaction à ce climat de rigueur que va se développer le libertinage du XVIIIe siècle?

Dès le XVIe siècle, il y a une réaction libertine de l’élite contre les réformes rigoristes. Si l’Eglise et l’Etat parviennent à contrôler le peuple, l’aristocratie garde une grande autonomie. Qu’on ne vienne pas trop regarder dans les lits! Les bals, les fêtes sont une incitation à l’adultère, modèle propagé par le roi lui-même. La liberté sexuelle, vécue en coulisses, est considérée comme un privilège aristocratique.Casanova montre bien combien les conduites étaient libres. On passe lentement d’un libertinage caché à un libertinage revendiqué. Don Juan en sera la théorisation, Sade en représentant le délire maximaliste et effrayant. Le libertinage est fondamentalement une apologie du plaisir individuel, avec ce qu’il comporte d’asocial. Au XVIIIe siècle, il devient une mode.

Que la Révolution va abolir.

Oui. A partir de la Révolution, l’Eglise enseignera aux jeunes nobles que les péchés de leurs pères libertins ont provoqué la catastrophe. Ainsi, la future marquise de La Rochejaquelein, l’héroïne de la Vendée, et son premier mari, Lescure, font un mariage d’amour, mais ils le vivent dans la piété absolue au service de l’Eglise. A la Restauration, la nouvelle génération sera très dévote, rigoriste et antilibertine. Se noue alors une contradiction qu’illustre bien Rousseau: l’éloge de la toute-puissance de l’individu, en ce qu’il a de plus intime, et le sacrifice de cet individu à la dimension collective. Sous la Révolution, le citoyen va vaincre le libertin. Et l’Eglise appuiera cette tendance. On remet le couvercle sur la sexualité, et il va y rester un bout de temps.

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