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POETICITE DE SENGHOR : LES « PARALLELISMES ASYMETRIQUES’
Georges MOLINIE
Dans le texte intitulé Dialogues sur la poésie francophone (1), Leopold Sédar Senghor, par le biais de son importante Lettre à trois poètes de l’hexagone, propose un véritable et idéal cours d’agrégation sur la valeur et la portée d’un des types les plus marquants de la poésie de notre modernité. Il en arrive « à la dernière question : à la réalisation du poème, à l’écriture ». Aussitôt, la réflexion majeure et fondatrice : « la priorité revient à la maîtrise du langage, mais aussi de la langue ». Parlant à la fois de la poésie de langue africaine et de la poésie africaine d’expression française, et particulièrement, bien sûr, de la sienne propre, il indique quelques traits notables qui tiennent à cette détermination fondamen- tale-là : « des paroles plaisantes à l’oreille, le bien dire », l’inflexion mythique, en tant que le discours mythique « est un ensemble, une symbiose d’images analogiques — de comparaisons, encore plus, de métaphores *- liées par leurs qualités, je veux dire leurs sens », « le rythme nègre » défini principalement comme « des parallélismes asymétriques ». Qui pourrait mieux dire, et quoi de plus essentiel ?
Evidemment, il y a le lexique, avec les mots africains et les créations savantes gréco-latines; et ii y a le système des images, dont on vient de voir, à propos du « mythe », le mécanisme et l’horizon. Mais là n’est pas, à bien réfléchir, la racine formelle de la poéticité chez Senghor; celle-ci est beaucoup plus à chercher dans la respiration même qui rythme, si on peut ainsi s’exprimer, l’architecture sonore de ses poèmes : le mouvement de la phrase. . Et c’est heureux, car c’est là la partie la plus délicate de toute stylistique : or, c’est aussi, en l’occurrence, la seule sensible.
Rarement, mieux qu’en lisant Senghor, on comprend à quel point la vraie nature des jeux verbaux tient à la répétition — la plus puissante des figures. On ne le répétera jamais assez. La répétition sous toutes ses formes, ce qui veut dire ses variantes. Plutôt que de les énumérer sous les noms traditionnels des multiples figures d’élocution et de construction qu’ont répertoriées les traités anciens et classiques (2) — noms plus
(1) In Leopold Sédar Senghor, Poèmes, Points – Seuil, 1985.
(2) Pour les amateurs d’épicerie, on conseille de se reporter aux dictionnaires spécialisés de stylistique ou de rhétorique, actuels ou à venir, dont certains sont excellents.
abscons et délirants que les quelques termes les plus techniques de la critique rhétorico-pragmatique la plus nouvelle — on se bornera à décrire les schémas de leurs principaux dessins, à propos d’un texte particulier. On va prendre l’exemple d’un des plus riches et des plus beaux poèmes d’Hosties noires : Prière de paix (pour grandes orgues) — à Georges et Claude Pompidou.
L’ensemble du poème se donne, par la disposition affichée, comme une paraphrase de « . •. . Sicut et nos di- mittimus debitoribus nostris ». L’enchafnement du thème à la paraphrase se fait donc d’abord par le signifié de connotation commun à l’exergue et au développement : à savoir les premiers mots Seigneur Jésus; l’enchaînement se fait ensuite, selon un mode différé, en tête du II, Seigneur Dieu, pardonna à l’Europe blanche I Ce segment mérite qu’on s’y arrête un instant. Mode différé, avons-nous dit. En effet, l’initiale absolue de la paraphrase — Seigneur Jésus — remplit deux rôles : marquer lâJLitté_ra.rjité_ rhétorique du texte ajnsijancg (une paraphrase), et introduire la variation paraphrastique sur au moins deux lexies attendues : pardonne, et un actant de pardonner (le sujet ou l’objet). Or, si la première fonction est remplie, la seconde ne l’est nullement. Ou plutôt, il faut attendre tout le premier mouvement pour lire, ou prononcer, ou entendre, le premier segment du Il qui remplit, lui, et alors seulement, cette seconde fonction. Ainsi se dessine une esthétique de la différence (au sens actif du mot), mise en oeuvre au sein même de la régularité rhétorique. On se contentera, en outre, de noter la valeur purement caractérisante de blanche à l’égard de l’Europe : c’est-à-dire ni relationnelle ni informative, ce qui définit exactement un épithétisme. Où l’on voit que la significativité stylistique n’est pas la significativité grammaticale.
On peut suivre de la sorte l’architecture globale, en repérant d’abord les structures les plus manifestes de l’ensemble. Les cinq mouvements (parlera-t-on de strophes ?) constituent un système général de parallélismes, marqué par l’anaphore de Seigneur : Seigneur Jésus, Seigneur Dieu, Seigneur, Seigneur, Seigneur. Mais ce parallélisme quinquénaire se produit sous forme de reprise avec variation. Si les éléments 1 et 2 supportent la variation formelle dans le groupe prédicatif- apostrophe même Jésus – Dieu, la distribution est identique. Et l’apparente identité des éléments 3, 4 et 5,
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incontestable lexicalement, est variée distribution- nellement : en position deux dans le premier groupe rythmique du III (« Tue-le Seigneur »), en initiale après cheville de lancement dans le IV (« Ah f Seigneur »), constituant seul le second groupe rythmique dans le V (« O bénis ce peuple. Seigneur). On remarquera également une liaison thématique non exactement formelle entre II et III : après le final du II dont le parallélisme interne (d’ailleurs mineur) repose en fait sur une segmentation par reprise –
Et voilà que le serpent de
ce serpent que
l’attaque du III se fait sur une sorte de double anadiplose syntactico-lexicale ; mort *• Tue, ce serpent • le; cette sorte de double anadiplose est liée aussi à une antithèse; et le système de la progression du texte est enfin articulé ici sur un décalage ‘dans le statut des modalités de la phrase s la dernière du II déclarative, la première du III volitive, ce qui se complique encore d’une impression de flou dans le système actantiel ; si tout le poème constitue un discours, du locuteur (Je) à Dieu (Seigneur), la rupture introduite en fin du II par l’hyperbate Et voilà, le ton de la rallonge ce serpent …,1a mélodie marquée par les ultimes points de suspension, orientent irrésistiblement la réception selon un statut actantiel différent, avec un destinataire devenant identique à l’émetteur, comme dans un monologue lyrique — et le brusque rétablissement du réseau redondant (Je – Seigneur), avec l’impératif liminaire du III, au sein même des faits de reprise qu’on vient d’analyser, définit le très puissant mouvement de détente qui fait bondir en avant le poème. Voilà certainement l’origine structurale de l’impression de tension, de nervosité dynamique si consubstantielle à la lecture des textes de Senghor.
Le même mode de parallélisme et de décalage se retrouve tout au long. Pour construire les vers les uns à l’égard des autres :
Η Mais je sais bien que le sang de mes frères Je sais bien que ce sang est . ( ft son bras , f Et son cœur
! Leur poudre a croulé Et leurs boulets ont traversé ,
ÎCar il faut bien que Tu pardonnes Car il faut bien que Tu oublies
Oh f je sais bien qu’elle aussi est l’Europe Qu’elle aussi a porté Qu’elle a traité
Tous les traits de ce type ne sont pas reproduits ici. Il convient de voir l’identité et la différence, la différence dans l’identité. Ce sont tous faits de parallélisme. Dans chaque cas, on a une figure de répétition : itération
formelle nucléaire (une ou plusieurs lexies : je sais, car il faut bien . » .), itération, encore plus impeccable car de plus longue portée, de moule syntaxique (genre de temps ou de verbe, suite grammaticale). Et c’est dans ce moule syntaxique, systématiquement porteur, que se joue la variation : morpho-lexicale au même poste syntaxique (son bras/son cœur – que Tu pardonnes/ que Tu oublies • le sang/ce sang), ou distributionnelle (Mais je sais bien/ Je sais bien – Leur poudre / Et leurs boulets).
C’est bien là parallélisme asymétrique, dans la mesure où l’asymétrie n’est sensible que par rapport à une structure formelle de symétrie : encore une tension, qui a sa source à l’intérieur du système.
L’organisation est parfois plus intégrée. Dans le III :
A ‘ Oui Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la voie droite et chemine par des sentiers obliques
B Qui m’invite à sa table et me dit d’apporter mon pain, qui me donne de la main droite et de la main gauche enlève la moitié.
A Oui Seigneur, pardonne à la France qui hait les occupants Bt m’impose l’occupation si gravement
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B Qui ouvre des voies triomphales aux héros et traite
ses Sénégalais en mercenaires, faisant d’eux les dogues^hoirs de l’Empire. .
C’est un système croisé (ABAB). Par les initiales (et non par les finales). L’identité du A est à la fois lexicale et syntaxique : tout un segment répété qui se prolonge dans l’itération de la même structure grammaticale (relatif + verbe + COD + ET + verbe + expansion courte de même volume). L’identité du B est purement syntaxique : Qui + verbe + COD + COI + ET + expansion complexe de volume important et à peu près isosyllabique (12 / 14 syllabes). L’identité du B, comme de l’unité du système, tient donc à la valeur différentielle avec le A, et à la symétrie des postes distributionnels. La variation est surtout interne au B : distribution inverse des mêmes postes syntaxiques en Ba; expansion par une
relative PLUS une seconde coordonnée sans reprise du
1 2
relatif en B b, alors que la base du B b est plus massive,
et n’est suivie que d’une expansion par participe présent. Où l’on voit, une fois encore, la différence, pour ne pas dire la contradiction, entre le grammatical et le stylistique, puisque seule l’analyse stylistique structurale permet d’établir un parallélisme entre B^b et B b, au mépris de tout système grammatical, les expansions n’y ayant, syntaxiquement, ni la même nature, ni le même rang. Et pourtant, la structure distributionnelle et volumétrique globale est incontestable. Encore un effet de tension et de dynamisme de l’intérieur du système.
On a une organisation semblable (et plus compliquée), pour l’ensemble du V, sur une base embrassée jusqu’à « des tortionnaires »; la progression prend une allure croisée ensuite. En réalité, si on considère le tout (et uniquement les initiales), on constate que c’est plus subtil.
A1 O BENIS CE PEUPLE, Seigneur, qui cherche . . .
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1
B QUI Te cherche parmi le froid, parmi . . .
C ET la fiancée pleure sa viduité, et le jeune homme
2
C* ET la femme lamente oh ! l’oeil absent de son mari
et la mère . . .
A2 O BENIS CE PEUPLE QUI rompt ses liens, bénis
ce peuple aux abois qui . . . 3 , C ET avec lui tous les peuples d’Europe, tous les
peuples d’Asie . . .
B QUI suent sang et souffrances. Ef au milieu de ces
millions de vagues, vois . . .
C ET donne à leurs mains .. .
On a mis en italiques les enchaînements formels « obliques » (de corps de verset à initiale de verset); on a mis en gras les échos « horizontaux » (à l’intérieur d’un même verset). Les lettres capitales indiquent les itérations lexico-syntaxiques liminaires, formant quasiment huitain prolongé (à partir du septième verset seulement). L’intégration rigoureuse jusqu’au septième verset compris correspond donc à un fait de strophe prolongée. On retrouve là, encore, une articulation sur identité —variation} puisque le C^, en outre, ne reprend des C »l, C2 et C3 que la toute première initiale Et, et non le poste substantival qui suivait (3), et récupère une suite en impératif inaugurée dans un second membre du B2, lui-même construit sur une rallonge interne en Et + syntagme nominal (préposition • substantif), reprenant le système propre au C* et annonçant celui du C^.
Cette puissance des profondeurs (de la structure, comme un ultime mouvement de reins qui fait bondir, caractérise presque toutes les « fins » de chaque strophe : au-delà des deux hyperbates parallèles en Ef du I, une hyperbate sans cesse prolongée qui reprend en fait une base apos- trophique du début et du milieu; le glissement déjà commenté de la fin du II (avec ses décalages à la fois actantiels et objectaux : du discours-récit-mémorial au discours-introspection Ivrique; la forte hyperbate du III, très détachée syntaxiquement et marquée, en outre, par un changement du système sujet-verbe; l’effet mineur très net en fin du IV, qui n’est pas non plus sans connoter un léger décalage actantiel (Je sais que . . . [reprenant des versets antérieurs] # Mais il faut que, sur base impersonnelle, et selon un rapport quasi elliptique avec Je sais que).
Voilà le bouquet central de ces fameux « parallélismes asymétriques ». Ils s’organisent incontestablement en strophe, au sens structural et non thématique du mot, mais par une construction élaborée d’itérations lexico- syntaxiques combinées en initiales, assorties de divers rapports horizontaux et obliques qui tissent ces strophes, comme on l’a déjà vu pour la cinquième.
Peut-on aller plus loin, et parler aussi précisément de verset, à propos des segments isolés par la typographie à l’intérieur des strophes ? On a déjà noté, concernant le III, des faits de masses approximativement isosylla- biques, dans les schémas des enchaînements parallèles :
(3) Une variation-anticipation s’introduit en fait dès le C3, avec un ET seul -i- groupe prépositionnel.
c’est là matière de rythme au sens strict, puisqu’on entend dès lors un retour régulier d’accent, par marquage inévitable au moins sur la dernière syllabe de chacune de ces masses. Prenons un autre exemple (le début du IV)..
Ah I Seigneur, // éloigne de ma mémoire la France
3 . 2 ., 8? 2-
// qui n’est pas la France, // ce masque de petitesse 3 5 2 . 2 4
et de haine // sur le visage de la France // 9 3 4 n 4
La suite continue sur les basest (2/4/3) // 6 (4/2) // 8 (4/4), pour le second verset, puis sur un alexandrin avec césure lyrique (3e verset), ce qui constitue une séquence globale mineure; il y a, au-delà, renversement par un élargissement.
Pas de vers (d’où absence de deux accents principaux à l’intérieur des segments rythmiques); mais des mesures constituantes bornées par des accents forts et souvent composées de sous-structures marquées par des accents secondaires; correspondances métrico-syntaxiques aux articulations; prosodie aléatoire mais entraînée par les précédentes correspondances; récurrence libre de mètres classiques; multiples corrélations sonores (4); isolation de l’unité verset par ensemble de prononciation, avec pause avant et après, ce qui correspond aux « allés à la ligne » et aux blancs de la typographie. On n’a donc aucune raison de ne pas qualifier exactement de verset cette construction aussi structurée, bien plus près de la poésie-rythme que de la prose cadencée : c’est une modernité de la poésie. Notre lecture, choix interprétatif, implique en tout cas un soutien rythmique permanent qui s’accorde parfaitement, dans le principe, avec les indications instrumentales.
Quant aux ensembles plus courts, comme certains de ceux de Nocturnes, on les analysera, simplement, comme des poèmes-strophes.
Et l’on n’oubliera pas cette allure « plaisante à l’oreille », si sensible dans les points d’orgue de tant de poèmes, à la façon d’Apollinaire et d’Eluard, autant d’épiphrases rythmiques et d’hyperbates discursives, comme le pur octosyllabe ternaire (21/3113)
DESSOUS L’ARC-EN-CIEL DE TA PAIX.
La répétition sur variation, l’identité du retour décalé, le martèlement d’un rythme en rapport dominant de progression (5) : voilà la poéticité matérielle de Senghor, et aussi, peut-être, celle de la négritude.
Georges MOLINIE
Georges Molinié
Université de Toulouse- Le Mirail
(4) On n’a pu les noter toutes : il y a une autre récurrence de France, et un réseau continu en la/: ah, éloignement, mémoire, la, pas, masque, visage.
(5) Le concept de progression, comme celui de strophe prolongée évoqué plus haut, renvoient aux analyses de Jean Mazaleyrat, Eléments de métrique française. Colin. Pour diverses entrées, d’ordre plus largement stylistique, dans la littérarité des textes de Senghor (et d’autres), on pourra utiliser la dernière mise au point en la matière : Eléments de stylistique française, par G. Molinié (P.U.F., 1987).
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Photo non datée du poète Liu Xiaobo, avec sur l’épaule une poupée réalisée par son épouse, la photographe et plasticienne Liu Xia. Photo Liu Xia. DPA
Le poète et essayiste, emprisonné depuis 2009 en Chine, est mort d’un cancer du foie jeudi. Une voix pacifiste étouffée jusqu’au dernier souffle par le régime.
Chine: Liu Xiaobo, Nobel de la paix mort sans avoir vu son prix
Une chaise vide pour toujours. Dans l’histoire, seuls deux prix Nobel de la paix sont morts en captivité sans avoir pu recevoir leur récompense. Le journaliste allemand Carl von Ossietzky, en 1936, interné en camp de concentration par les nazis avant de mourir à l’hôpital. Et le poète chinois Liu Xiaobo, qui purgeait en 2010 une peine de onze ans de prison pour «subversion du pouvoir de l’Etat». Sa femme ayant été interdite de faire le voyage en Norvège, le prix avait été posé sur une chaise vide. Un geste fort qui, pensait-on, allait aider à sa libération. Mais Liu Xiaobo est mort ce jeudi, à 61 ans, d’un cancer du foie, extrait in extremis de sa cellule pour une chambre d’hôpital sous haute surveillance. Pourtant, il n’était ni un dangereux terroriste, ni un opposant prêt à prendre les armes pour renverser le pouvoir. C’était un poète, essayiste et critique littéraire qui croyait que la société civile, avec des moyens légaux, pouvait desserrer la chape de plomb que le Parti communiste chinois fait peser sur un cinquième de la population mondiale.
«Cheval noir»
Il est né le 28 décembre 1955, d’un père professeur, qu’il disait sévère et brutal. Lorsque Mao envoie les intellectuels, la «neuvième catégorie puante», se «rééduquer à la campagne», l’adolescent suit sa famille dans les steppes de Mongolie intérieure. Déscolarisé comme tous les jeunes de sa génération, il se passionne pour Nietzsche et Kafka. A la fin de la Révolution culturelle, en 1976, les universités rouvrent et Liu, alors ouvrier dans le bâtiment, réussit l’examen d’entrée à l’université de Pékin, étudie la littérature et devient professeur de philosophie.
Il fréquente les salons poétiques mais méprise le petit cercle d’écrivains pékinois, qu’il trouve imbus d’eux-mêmes et dociles avec le pouvoir. En 1986, dans son article Crise!, il dégomme un par un ses pairs d’une plume acerbe et brillante : «La plupart des auteurs […] exhibent la pauvreté de leur imagination artistique par manque d’une force de création ancrée dans l’impulsion de la vie elle-même», «Liu Shaotang est le chantre d’idylles pastorales d’un laboureur et d’une tisserande dont la simplicité est si classique qu’elle est déjà rouillée.» En 1988, il faut un amphithéâtre pour accueillir tous ceux qui viennent écouter le «cheval noir» de la scène littéraire soutenir sa thèse. Marie Holzman, qui a traduit et lu ses textes, explique son succès : «Il était iconoclaste et véhément, ce qui est rare en Chine, et renouait avec la tradition littéraire du 4 mai 1919, celle qui voulait secouer la poussière de quelques siècles d’empire confucianiste.»
En tenailles à Tiananmen
Invité à l’étranger, il passe trois mois en Norvège puis est en stage à l’université de Columbia, à New York, quand, en 1989, les étudiants chinois descendent pacifiquement dans la rue réclamer plus de liberté.«Liu Xiaobo était un peu déçu par le côté pépère et bourgeois des Occidentaux. Il avait en lui une soif d’absolu, un sens de la mission. Mais aussi une force de conviction étonnante pour un bègue, un courage exceptionnel et de grands talents d’organisateur», raconte son ami Michel Bonnin. Le jeune enseignant s’enthousiasme pour le mouvement et décide de rentrer à Pékin. Il a 33 ans et passe son temps sur la place Tiananmen avec ses étudiants, les conseillant et les morigénant. «Liu Xiaobo m’a raconté avoir été surtout touché par le rôle de la population, qui a soutenu profondément les jeunes et les intellectuels, allant jusqu’à descendre dans la rue pour bloquer les camions», se souvient l’historien. Le 2 juin, pour tenter de repousser la fin sanglante qui s’annonce, il lance une grève de la faim avec un chanteur célèbre, Hou Dejian. La nuit du 3 au 4 juin, alors que l’armée prend en tenailles la place Tiananmen, Liu et Hou se font négociateurs, et convainquent les jeunes de quitter la place avant le début du massacre.
Comme tant d’autres, Liu Xiaobo est emprisonné. Depuis sa cellule, il répond à une interview de la télévision chinoise, où il dit qu’il n’y a pas eu de morts sur la place Tiananmen. «C’était vrai, en partie grâce à lui,précise Michel Bonnin. Mais il y a eu des centaines de morts tout autour, les tanks écrasaient les gens, les soldats tiraient au fusil-mitrailleur. Ses propos ont été manipulés, et il se l’est reproché toute sa vie. A partir de là, il a été déterminé à ne plus se laisser avoir. Et à vivre dans la vérité.» Son modèle est Václav Havel, dramaturge tchécoslovaque, opposant antisoviétique élu Président après la «révolution de velours», en 1989. Marie Holzman cite un de ses articles : «Je me moque que vous m’appeliez traître ou patriote. Si vous dites que je suis un traître, je le suis. Je suis le fils ingrat qui déterre les tombes de ses ancêtres, et j’en suis fier.»
La philosophie du porc
Lorsqu’il est libéré un an et demi après, l’intellectuel arrogant a disparu. Sa première femme a demandé le divorce, il voit peu son fils. Interdit d’enseigner et de séjourner à Pékin, il vit clandestinement dans la capitale et publie ses articles et poèmes à l’étranger, aux Etats-Unis ou à Hong Kong, en utilisant ce qu’il appelle «les zones grises de la liberté»pour faire passer ses idées. «C’était un fin analyste du système politique chinois, explique Jean-Philippe Béja, qui a publié en 2011 sous le titre la Philosophie du porc un recueil de ses articles. Ce n’était pas un radical, même s’il exprimait ses idées de manière radicale. Il était convaincu que le développement de la société civile finirait par éroder le pouvoir du Parti et aboutir à la démocratie. Mais pour cela, il fallait que les Chinois ne succombent pas à ce qu’il appelait la « philosophie du porc », c’est-à-dire la frénésie de consommation.» Chaque 4 juin, en mémoire de Tiananmen, Liu Xiaobo écrit un poème. «Ces textes sont très impressionnants, ils tournent autour du même thème et pourtant sont tous très originaux. C’était un grand poète», se désole Marie Holzman.
En 1989, Liu Xiaobo est tombé amoureux de Liu Xia, poète, photographe, peintre, de cinq ans sa cadette. Une histoire puissante et tragique, qui durera près de trois décennies. Ils se marient en 1998 dans le camp de travail où a été envoyé Liu. Sur son ordinateur, Michel Bonnin fait défiler les photos des moments passés avec eux dans les rares époques de liberté, lui avec un tee-shirt rigolo, elle pétillante. Tous deux sont soumis à une surveillance constante, les conversations enregistrées, le courrier lu. «Une fois, on est allés au restaurant. Aussitôt, cinq ou six hommes se sont assis à la table à côté pour écouter. Il était habitué», se rappelle Michel Bonnin.
Dix mille signatures
Alors que le «printemps de Pékin» disparaît de la mémoire collective chinoise, étouffé par une censure impitoyable, Liu Xiaobo compte sur Internet pour faire circuler les idées. En 2008, l’année des JO de Pékin, il participe à la rédaction d’une pétition, la Charte 08, inspirée de la Charte 77 de Václav Havel. Le texte demande que les libertés de parole, de presse, d’association et de manifestation inscrites dans la Constitution chinoise soient respectées. Lorsque le texte apparaît, il est déjà signé par 300 personnes. Dix mille autres le signeront en trois mois. Plus que le contenu, plutôt modéré, c’est le fait que Liu Xiaobo ait pu coordonner un tel mouvement qui le conduit à sa perte. En 2009, après une parodie de procès de deux heures, il est condamné à 11 ans de prison pour ce que la presse chinoise nomme encore aujourd’hui «des activités destinées à renverser l’Etat».
«Il a été arrêté car il était capable de faire la liaison entre les diverses générations de dissidents, et avait de très bonnes relations avec les vieux dirigeants du Parti qui n’ont pas digéré le massacre du 4 juin, analyse Jean-Philippe Béja. L’exemple de l’Union soviétique et de l’Europe centrale et orientale a montré au pouvoir chinois que tout défi peut aboutir à sa chute. Dès qu’une personnalité qui pourrait fédérer les oppositions disparates apparaît, il n’hésite pas à utiliser tous les moyens pour l’empêcher de nuire et effrayer les candidats à sa succession.»
L’année suivante, Liu Xiaobo se voit décerner le prix Nobel de la paix. La Chine qualifie d’«obscénité» le choix d’un «criminel» et rompt ses relations avec la Norvège – les deux pays ne se sont reparlés que cet hiver. Les conditions de détention se font plus dures, et Liu Xia, qui faisait le lien entre le prisonnier et ses amis, est placée en résidence surveillée, en toute illégalité. Son isolement est si intense qu’elle tombe dans une profonde dépression. Le prix Nobel de la paix est enseveli sous une chape de silence. Durant huit ans, même son vieil ami Jean-Philippe Béja n’obtient que de rares nouvelles, et toujours de manière indirecte.
Badminton et examens
Soudain, à la fin du mois de juin 2017, Liu Xia apprend en même temps que le monde entier que son mari est hospitalisé depuis un mois, en phase terminale d’un cancer du foie. Pour démontrer que le patient, pourtant censé être en liberté pour raisons médicales, n’a pas besoin d’aller à l’étranger, les autorités chinoises diffusent un montage cynique d’images d’archives de vidéosurveillance, où on le voit jouer au badminton et recevoir des soins de routine. Quelques jours plus tard, devant l’insistance de la communauté internationale, elles déclarent qu’il est «intransportable». Un diagnostic contredit par les médecins allemand et américain envoyés à son chevet.
«Chaque personne naît avec les droits intrinsèques à la dignité et à la liberté» affirmait la Charte 08. Jusqu’à sa mort, Liu Xiaobo, poète révolté mais pacifique, en aura été privé. Dans un acharnement que l’on peine à qualifier, le gouvernement chinois s’est opposé à son souhait de se faire soigner en Allemagne. Une des dernières images de lui, prise par des amis depuis un immeuble voisin, le montre serré contre Liu Xia. Tous deux se ressemblent étrangement, maigres et la tête rasée, unis jusqu’au bout dans l’enfermement.