L’ÉCONOMIE TURQUE FONCE DANS LE MUR… ET CE N’EST PAS BON POUR NOUS

Recep Tayyip ERDOGAN - © Malick MBOW
Recep Tayyip ERDOGAN – © Malick MBOW
L'économie turque fonce dans le mur... et ce n'est pas bon pour nous
La basilique Sainte-Sophie, à Istanbul en Turquie. ©Pixabay.

Attention danger ! Si, comme le craignent les experts, l’ex-Empire ottoman sombrait dans la récession, il pourrait reconsidérer sa position sur les migrants.

L’économie turque ? A priori, elle se porte très bien. Au troisième trimestre 2017, le PIB a crû presque aussi vite que le nombre d’opposants embastillés par Erdogan : il a fait un bond de… 11,1% par rapport à la même période de l’année précédente ! Certes, le pays des kebabs n’aligne pas tous les trimestres une performance aussi incroyable. Mais la croissance y a tourné l’an dernier autour de 7%, plus qu’en Chine, qu’en Inde et que dans tous les Dragons de la planète ! Rien ne semble enrayer la progression de l’activité, ni l’état d’urgence imposé par le président-autocrate, ni la profonde détérioration des relations avec l’Union européenne, ni la guerre civile qui ravage la Syrie voisine. L’envolée est tellement spectaculaire que le maître d’Ankara a promis au monde entier que son pays rejoindrait le club des 10 premières puissances de la planète (il pointe actuellement à la dix-septième place) dès 2023, l’année du centenaire de la création de la République.

À première vue, la Turquie se porte très bien, mais quand on y regarde d’un peu plus près, c’est un tout autre visage qui apparaît. Celui d’une économie fragile, déséquilibrée, minée par l’inflation, le chômage, la corruption, et pour tout dire au bord du gouffre. En dépit du battage officiel sur sa prétendue bonne santé, la population, d’ailleurs, commence à nourrir de sérieux doutes. Selon une enquête réalisée en décembre dernier, l’économie est, pour la première fois depuis des années, passée en tête des problèmes qui préoccupent le plus les 80 millions de Turcs, devant le terrorisme. Les conjoncturistes, eux aussi, sont inquiets. Tous tablent, dès cette année, sur une inversion de tendance. Et beaucoup évoquent même désormais l’éventualité d’un prochain effondrement, tant paraissent inquiétantes les menaces qui pèsent sur le système productif.

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L’inflation rogne le pouvoir d’achat des ménages

La plus redoutable est un couple maudit : l’inflation et la dépréciation de la livre. Les Ottomans le connaissent bien. En 2001, leur pays a déjà été ravagé par une hyperinflation, les prix faisaient la culbute tous les trois mois, et il a fallu diviser la valeur de leur monnaie par 1 million pour créer une « nouvelle livre » au cours d’environ 1 pour 1 euro. Hélas ! Après quelques années de stabilisation, la devise turque a repris sa descente aux enfers : elle ne vaut plus aujourd’hui qu’un peu plus de 20 centimes d’euro ! La suite était courue d’avance : en augmentant mécaniquement le prix des produits importés, cette spectaculaire dépréciation a ranimé le spectre de l’inflation. Entre 2004 et 2016, la hausse des prix avait pu être contenue sous la barre des 10%. Mais l’an dernier, les digues ont cédé et la valse des étiquettes a flirté avec les 12%, rognant au passage le pouvoir d’achat des ménages.

Pour corriger le tir avant qu’il ne soit trop tard, la seule solution serait de resserrer les cordons de la politique monétaire en remontant les taux d’intérêt. Mais le chef de l’Etat fait pression sur la Banque centrale pour qu’elle ne le fasse pas, car il craint que cela ne casse l’activité. A vrai dire, on peut le comprendre. La croissance miraculeuse de l’économie turque est en effet tellement dépendante des emprunts que la moindre diminution du robinet du crédit pourrait suffire à déclencher une catastrophe. La dette extérieure est passée de 39% du PIB en 2012 à 58%, quelque 170 milliards de dollars de crédits doivent être remboursés dans l’année qui vient, ce qui est énorme.

Mais ce sont surtout les entreprises qui pourraient se trouver prises en porte-à-faux. Leur endettement a été encouragé par Ankara pour stimuler l’économie, après le coup d’Etat raté qui a visé Recep Erdogan en juillet 2016. Le gouvernement a donné sa garantie à quelque 60 milliards d’euros de crédits, qui ont bénéficié majoritairement à des PME. L’Etat a lui-même octroyé des prêts à taux zéro aux PME. Cela finit par faire beaucoup. L’économiste stambouliote Emre Deliveli est inquiet. « Beaucoup de sociétés ont souscrit des crédits en dollars, fait-il remarquer. Mais, comme elles encaissent leurs recettes en livres turques, et que cette dernière ne cesse de baisser, elles ont de plus en plus de mal à rembourser, ce qui par voie de conséquence est nuisible aux banques. Pour elles, le risque n’en finit pas de croître, d’autant que ces mêmes banques sont aussi celles qui financent les crédits immobiliers. » On reconnaît là les germes d’une crise bancaire, du genre de celle qui avait mis Ankara à terre il y a seize ans.

L’inflation et la monnaie turque, signaux d’alarme :

La menace de bulle immobilière

La deuxième grande faiblesse de la croissance turque, c’est qu’elle est largement assise sur une bulle immobilière. A Istanbul, les tours de bureaux ou de logements ont poussé comme des champignons ces derniers mois, et les projets de prestige se multiplient. Construit sur les rives de la mer Noire pour plus de 22 milliards d’euros, le nouvel aéroport, situé à quelque 35 kilomètres du centre-ville, devrait ouvrir ses deux premières pistes cette année. Avec une capacité à terme de 200 millions de passagers par an, il sera le plus grand du monde. Le « Grand Canal Istanbul » doit permettre pour sa part de créer artificiellement un deuxième Bosphore, à l’ouest de la métropole levantine, pour relier la mer Noire à la mer de Marmara. Faisant fi des doutes sur la viabilité économique et écologique de ce projet, le gouvernement va publier les premiers appels d’offres dans les prochains mois.

Il y a aussi le futur chantier pharaonique du tunnel Eurasia, reliant les rives asiatique et européenne du Bosphore, qui serait le premier du monde à trois étages (deux pour les véhicules et un pour le métro). Mais, derrière ces projets somptuaires, les signaux d’alarme se multiplient. Le nombre de faillites a augmenté de 37% en 2017, et même de 120% dans le secteur du bâtiment-travaux publics. En termes réels, c’est-à-dire après déduction de l’inflation, les prix de l’immobilier seraient déjà en baisse dans les métropoles. Rien que dans l’artère commerçante Bagdat, à Istanbul, il y aurait une centaine de constructions immobilières à l’arrêt.

Fuite des cerveaux et des touristes

Parallèlement, les risques s’accumulent pour l’économie turque. L’environnement des affaires est devenu imprévisible depuis le coup d’Etat raté de 2016 contre Erdogan. Le pouvoir a accusé un imam en exil aux Etats-Unis, Fethullah Gülen, de l’avoir fomenté, et une chape de plomb s’est abattue sur le pays. La répression s’est traduite par l’arrestation de 60.000 personnes, quelque 150.000 autres ont été suspendues ou licenciées dans l’appareil administratif, éducatif et sécuritaire. Dans cette atmosphère devenue irrespirable, la fuite des cerveaux s’est accélérée. Dans les années 1960, les classes populaires quittaient en masse le pays pour s’installer en Allemagne. Désormais, ce sont les intellectuels libéraux et les possédants qui cherchent à s’exiler. « L’AKP de Recep Erdogan est en train d’infliger de graves dommages à long terme à l’économie turque, affirme l’économiste turco-américain Timur Kuran, professeur à la Duke University de Caroline du Nord. La corruption est en augmentation, la qualité de l’éducation en chute libre, les tribunaux outrageusement politisés, et les gens ont peur de dire ce qu’ils pensent. Tout cela se conjugue pour que la croissance ralentisse. »

Outre la répression politique, plusieurs facteurs découragent l’investissement étranger. La dégradation des relations avec l’Europe – et notamment avec l’Allemagne –, depuis que le Bundestag a reconnu en 2016 le génocide arménien, s’est traduite par l’arrestation arbitraire de citoyens et de journalistes allemands en Turquie. Or le pays d’Angela Merkel est non seulement le premier débouché des exportations turques, mais aussi le principal pourvoyeur de touristes. Ceux-ci boudent désormais les stations balnéaires du pays et, même si les vacanciers russes les ont partiellement remplacés depuis qu’Erdogan s’est réconcilié avec Vladimir Poutine, cela fait un grand vide. Cette glaciation vis-à-vis de l’Allemagne et de l’UE est d’autant plus dommageable que l’accès à l’économie européenne – la Turquie bénéficie depuis 1995 de l’union douanière pour son industrie – est décisif pour le secteur du textile, plus grosse branche économique du pays et première exportatrice, mais aussi pour l’automobile et l’électroménager. Un téléviseur sur trois vendus en Europe est fabriqué en Turquie.

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La dernière menace qui pèse sur l’économie locale vient des Etats-Unis. Le 3 janvier, le banquier turc Mehmet Hakan Atilla, qui travaillait pour l’établissement public Halkbank, a été reconnu coupable par un jury new-yorkais d’avoir violé les sanctions imposées par les Etats-Unis à l’Iran. L’affaire pourrait devenir un sérieux problème pour Recep Erdogan. Les procureurs américains utilisent en effet dans ce procès le témoignage d’un homme d’affaires turco-iranien qui n’hésite pas à mouiller le chef de l’Etat ainsi que des membres de sa famille et des ministres. Les révélations de l’audience peuvent ébranler le régime – et l’amende que risquent les banques locales impliquées pourrait atteindre plusieurs milliards de dollars. C’est sur un volcan que danse le satrape d’Ankara, et avec lui toute l’économie de son pays.

Conséquences négatives pour les entreprises françaises

Si cette dernière venait à s’effondrer, ce serait en tout cas une bien mauvaise nouvelle pour nous. D’abord parce que le pays du raki est notre cinquième partenaire commercial hors UE et Suisse, derrière les Etats-Unis, la Chine, la Russie et le Japon. Les exportateurs français y livrent notamment des automobiles et des avions. Ils ont certes enregistré en 2017 un tassement de leurs ventes, mais le courant d’échange reste important. Et Erdogan, qui est venu à Paris en début d’année pour s’entretenir avec Emmanuel Macron, a affirmé qu’il voulait faire passer le volume des échanges franco-turcs de 11 milliards par an aujourd’hui à 20 milliards. Ankara pourrait acheter prochainement des missiles antiaériens au consortium franco-italien Eurosam.

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Notre pays est aussi un gros investisseur dans l’ancien Empire ottoman. Près de 400 entreprises tricolores employant 100.000 personnes y sont présentes, parmi lesquelles beaucoup de grands noms du CAC 40 (Renault et PSA possèdent chacune une usine à Bursa, où sont produites les Renault Clio, les Peugeot Bipper et les Citroën Nemo). Une brutale contraction du PIB les affecterait directement. Les banques françaises installées là-bas, déjà touchées par l’inflation, la dégringolade de la livre et les risques géopolitiques, pourraient en particulier se voir mises en difficulté. BNP Paribas, présente par l’intermédiaire de sa filiale Türk Economi Bankasi (TEB), a d’ailleurs déprécié la valeur de son actif pour 172 millions d’euros, en raison de l’accès de faiblesse du marché. La britannique HSBC a, quant à elle, déjà réduit sa voilure l’an dernier, en fermant des agences et en réduisant les effectifs.

Question des migrants

Mais c’est surtout sur la question des migrants qu’une éventuelle descente aux enfers de l’économie turque pourrait avoir de lourdes conséquences. Pour Paris, comme pour Berlin et pour toutes les capitales européennes, la priorité absolue est en effet de s’assurer qu’Ankara continue à juguler le transit migratoire venu d’Irak, de Syrie ou d’Afghanistan. Erdogan possède une capacité de nuisance considérable, puisque la plupart des réfugiés syriens transitent par son pays. Avant qu’il ne signe un accord avec l’UE en 2016, il en a laissé filer près de 1 million vers les Balkans – la plupart se sont retrouvés en Allemagne.

Pour le moment, le dictateur d’Ankara a accepté d’en tarir le flot contre le versement de 3 milliards d’euros. Mais, en cas de difficultés, il pourrait revenir sur sa promesse, ou exiger beaucoup plus de l’Europe. Pour la France, qui a conscience de redevenir un pays de destination envié depuis que son économie est repartie, une telle hypothèse serait un véritable cauchemar.

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